Jack Kerouac appartient à cette génération de romanciers qui ont puisé dans les innovations proustiennes bien au-delà de l'Atlantique. En redécouvrant *À la recherche du temps perdu*, l'écrivain de la Beat Generation y reconnaît une technique maîtresse : le pouvoir de la **sensation immédiate** pour ressusciter le passé. Les madeleines trempées de Proust trouvent leurs équivalents dans l'univers kerouacien — une tasse de café dans une gare routière, le mouvement giratoire d'une roue de voiture, la saveur d'une cité traversée précipitamment. Ce que Kerouac transpose dans *Sur la route* et ses essais sur le *spontaneous prose*, c'est exactement cette conviction proustienne : la **mémoire ne remonte jamais par effort volontaire**, mais surgit fragmentaire, sensorielle, inattendue. Quand Kerouac écrit son flux ininterrompu de conscience, il reproduit le mouvement même du narrateur proustien démêlant fil par fil le lacis du souvenir. Les deux écrivains refusent la chronologie linéaire pour fouiller les strates du vécu. Cette filiation inconsciente enrichit toute la littérature nord-américaine : Kerouac devient le relai par lequel Proust traverse le continent, transformant la quête de l'**authenticité temporelle** en épopée routière. L'influence n'est jamais explicitement revendiquée, mais elle pulse dans chaque digression, chaque retour sur soi que le mouvement lui-même provoque.
Rapprochement interprétatif, non une filiation prouvée.