Hugo Pratt (1917-1995), créateur de *Corto Maltese* (*Una Ballata del Mare Salato*, 1967), a opéré une transposition rare : celle de l'**esthétique symboliste** du XIXe siècle vers la **bande dessinée du XXe siècle**. Quand Gustave Moreau ou Odilon Redon exploraient le **non-dit chromatique** sur leurs toiles, Pratt a déplacé cette quête du suggéré sur la page dessinée. Chaque planche de *Corto Maltese* incarne un **silence visuel**—seul le noir et blanc prime, où le papier blanc parle aussi fort que le trait encré. La technique de Pratt repose sur une triple filiation symboliste. D'abord, l'**épuration du trait**, qui rejette le naturalisme au profit de la suggestion graphique pure. Ensuite, le blanc comme **acteur narratif**, non vide mais présence active du non-montré. Enfin, le silence dialogué, où les personnages se meuvent dans des villes portuaires englouties d'encre, sans paroles superflues. Les cases deviennent ainsi des **œuvres graphiques autonomes**, détachées du simple devoir d'illustrer un récit. Ce pont entre Peinture et BD redéfinit les deux disciplines. Le Symbolisme quitte la toile pour investir la narration séquentielle ; la BD, souvent réduite à divertissement, réclame le statut d'**art de l'ellipse et du suggéré**. En Pratt, le silence dessiné devient poésie visuelle.
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