Art Spiegelman n'a jamais rencontré Franz Kafka, disparu bien avant la Shoah, et pourtant sa bande dessinée *Maus* dialogue secrètement avec *La Métamorphose*. Chez le Pragois, la transformation de Gregor Samsa en **insecte** cristallise une culpabilité existentielle, une aliénation métaphysique face au poids de l'existence. Chez Spiegelman, cette métamorphose devient historiquement incarnée : ses personnages se métamorphosent en **souris** pour dire l'indicible du génocide. C'est moins une fuite dans l'absurde qu'une stratégie narrative imparable — le dessin agit là où la phrase kafkaïenne se contorsionne. Le lien profond réside dans le traitement de la **culpabilité**. Chez Kafka, elle est diffuse, sans origine, constitutive de l'existence. Chez Spiegelman, elle cristallise : celle du survivant face aux disparus, celle du fils envers le père, celle d'une génération vers une autre. *Maus* transforme ainsi le procès kafkaïen — ce sentiment d'être jugé, coupable sans savoir de quoi — en une histoire **graphiquement précise**, documentée, chaque case pesant le poids de la transmission. Les deux auteurs, tous deux juifs, font de cette **identité** non pas une simple appartenance, mais une transformation permanente de soi. Chez Kafka, elle demeure refoulée, intérieure. Chez Spiegelman, elle s'explose à la surface de la page, devient dessin, devient héritage, devient **devoir de mémoire**. Par cette métamorphose du récit littéraire en récit graphique, Spiegelman accomplissait ce que Kafka avait esquissé : transformer la douleur d'exister en forme capable de la dire.
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